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Némésis par Shynn
Tous réunis dans la bibliothèque du château, les petits fripons avaient vite fait de se taire lorsque le conteur entra dans la pièce aux deux étages. Ils avaient été réunis en cette soirée spéciale pour entendre cet homme qui faisait le tour des royaumes et revenait avec des centaines d'histoires passionnantes. Les parents également s'étaient amassés dans la salle pour se distraire. Ces nobles avaient l'habitude de se réunir à chaque évènement afin de pouvoir se rapprocher et discuter mariage au sujet de leurs progénitures encore au stade de bambin. Pas même âgés d'une dizaine d'années pour certains, ils voyaient leur vie toute tracée devant eux sur le plan sentimental. C'étaient les moeurs qui le voulaient.
Le conteur, naturellement encapuchonné pour se donner un petit air mystique, dévoila son visage et observa l'assistance d'adulte qui se tut aussitôt, pour le coup moins disciplinées que les enfants qui sages comme des images attendaient avec impatience qu'une histoire démarre. Certains espéraient entendre les combats épiques d'un grand guerrier, d'autres préféraient les récits de princesses et du prince charmant venu la délivrer ou d'autres encore la description de créatures fantastiques qu'ils rêvaient de voir un jour. Souvent munis d'une morale, les contes de l'homme faisaient souvent mouche. Et à défaut, faisaient passer le temps ce qui était somme toute ce que les adultes recherchaient, ayant amplement dépassé l'âge de se voir prodiguer des discours moralisateurs.
« Je vais vous conter ce soir l'histoire d'un stratège et philosophe de terres bien lointaines. Ce génie de notre époque oeuvrait pour un roi vertueux. Le souverain avait lancé une campagne au sud de ses terres et y avait donc envoyé son stratège, qu'il avait d'ailleurs nommé ministre pour l'occasion, afin que celui-ci coordonne les actions des armées. Car en effet au sud se trouvait... Des barbaaaaares ! »
L'homme avait insisté sur le dernier mot en levant les bras au dessus des enfants. Quelques un gémirent, d'autres reculèrent leur tête, ce qui l'amusa particulièrement. Les jeunes étaient toujours plus impressionnables que les adultes ! Il continua :
« La campagne militaire du sud était malheureusement difficile et coutait une fortune aux deux camps sans jamais parvenir à prendre le dessus sur l'autre. Un autre intellectuel dans les armées ennemies lui faisait face depuis bien longtemps. Personne ne doutait que le jour où l'un des deux mourrait, la balance pencherait nettement en faveur de l'autre.
Aussi le roi décida-t-il de rappeler son stratège jusqu'à lui afin qu'il coordonne les actions depuis une position plus sécurisée. Mais en route, celui-ci et son escorte réduite devaient s'arrêter dans une ville fortifiée afin d'y attendre des renforts pour terminer le voyage. Cette cité aux hauts remparts possédait des rues gigantesques ! Vingt hommes auraient pu se tenir la main pour relier les deux côtés ! Elle possédait une grande tour en son coeur depuis laquelle on pouvait observer très loin. C'était ici que le stratège avait décidé de s'installer.
Son rival avait eu vent de cette retraite avec une escorte faible et avait décidé de frapper un grand coup ! Réunissant une grande quantité de soldats, il avait contourné la zone de combat habituelle pour s'approcher énormément de la ville fortifiée. En temps normal, cette action n'aurait eut aucun intérêt car sa position géographique était loin d'être un tremplin d'assaut efficace. Mais en ce jour là , le rival voyait l'occasion de se débarrasser de sa Némésis ! »
Quelques enfants se regardèrent. L'un d'eux osa demander :
« C'est quoi un Némésis ? »
Amusé, le conteur laissa passer quelques secondes avant de répondre :
« Une Némésis, c'est le plus grand rival qu'il te sera donné de rencontrer dans ta vie. Malgré la différence qui vous oppose, vous avez une forme d'affection pour l'autre assez étrange et de l'admiration. Vos combats pour surpasser l'autre vous passionnent, comme si c'était la partie d'échec de ta vie. Ce qui départage d'ailleurs deux rivaux de ce genre est généralement la maladie ce qui est bien loin de la satisfaction d'une victoire loyale. Pour le survivant, la mort de l'autre n'est pas une consolation ou un refuge, mais la brûlure d'un regret sans espoir. »
Le regard de l'homme se voila, puis il reprit.
« Bref. Une grande armée menée par le rival approcha de la cité fortifiée et bien sûr du haut de sa tour, notre stratège les avait repérés. Mais la fuite aurait été pure folie ! Sans oublier que l'escorte n'était pas encore là ! La ville aurait pu tenir le siège quelques petits jours, mais la probabilité que les renforts arrivent était trop faible.
Habitués aux embuscades de l'autre, les deux stratèges s'observaient de loin avec leur longue vue. A n'en pas douter, celui en haut de sa tour allait perdre. Et pourtant ! Le stratège nargua le rival en buvant allègrement une coupe de vin en riant puis se mit à jouer paisiblement de la harpe alors que toutes les portes de la cité fortifiée s'ouvrirent. Les soldats de l'escorte avaient échangé leurs armes contre des balais, et nettoyaient nonchalamment les feuilles mortes qui étaient déposées sur les grandes rues. »
Un des enfants s'exclama spontanément :
« Mais il est bête ! »
Le conteur le reprit :
« Bête ? Pourquoi bête ! C'était un génie ! »
Une petite fille répondit au premier enfant :
« C'était un piège ! Il avait plein de soldats en fait ! »
Amusé, l'homme continua :
« C'est exactement ce que s'est dit le rival, alors qu'il savait que l'escorte de notre stratège était minuscule ! Et pourtant ! Un jour durant, le rival réfléchit, en proie à un terrible dilemme. C'était tellement simple ! Son ennemi de toujours se mettait à sa portée, entouré d'une poignée de soldats, laissait les portes de sa cité ouverte sans laisser un seul homme armé. Pire, il était nargué par la gaieté de la harpe et de la boisson ! Et cette information obtenue si simplement. Le rival était persuadé que cette embuscade lui couterait son imposante armée, levée pour l'occasion !
Et perdre cette armée équivaudrait à fragiliser le front principal de façon permanente, après quoi, peut être, il le cèderait face à notre stratège. Ce serait donc une victoire éclatante de celui-ci tandis que transi de honte, le rival devrait s'en retourner, vaincu définitivement par sa Némésis. Alors il décida de ne rien faire et battit en retraite après deux jours de campement tout près de la ville, et si près du but. Du haut de sa tour, le stratège observa son rival se retirer en s'éventant paisiblement, un sourire euphorique aux lèvres. Il venait de faire reculer une armée de plusieurs centaines de soldats avec seulement une poignée d'hommes armés d'un balai.
Les renforts arrivèrent et le stratège put rentrer auprès des siens, où il s'éteignit malheureusement quelques semaines plus tard d'une maladie. Une étoile dans le ciel s'était allumée. Ce génie avait rendu son âme aux puissances célestes. »
Un gamin du fond cria :
« Alors le rival il a gagné ? »
Le conteur garda le silence quelques secondes et conclut :
« Oh non... le rival avait bel et bien perdu. Il avait compris le subterfuge de son ennemi à la cité fortifiée avant qu'il ne disparaisse. Et il avait perdu avec sa mort la seule chance de rééquilibrer la balance. Dépité, et l'âme endolorie, le rival avait prié pour sa chère Némésis décédée pendant plusieurs mois chaque soir, louant son intelligence extraordinaire et ce coup de maître ! Et pour répondre à la question que vous vous posez tous... Non. »
Un adulte cette fois, répéta, sans comprendre :
« Non ? Non quoi ? »
«Non, le rival n'a pas attaqué le territoire du roi vertueux. Il a quitté les armées car la partie d'échec était terminée. Il n'avait que faire de manger des pions alors qu'il avait combattu de toute son âme le stratège. Alors, il a prit la route pour raconter cette histoire là parmi tant d'autres. Pour faire vivre la mémoire de cet adversaire de valeur, de cette intelligence supérieure, de cet ami de toute une vie.
Moralité les enfants, quand bien même la situation semble désespérée, soyez audacieux. Semer le doute chez l'ennemi est la meilleure façon de le surprendre. »
Le conteur sourit à son assistance sur cette conclusion puis tourna la tête vers une fenêtre pour observer une étoile qui brillait plus que les autres. Ce soir encore, il prierait pour son ami défunt et lui témoignerait une fois de plus tout son respect en resongeant à leurs plus belles batailles.
Le conteur, naturellement encapuchonné pour se donner un petit air mystique, dévoila son visage et observa l'assistance d'adulte qui se tut aussitôt, pour le coup moins disciplinées que les enfants qui sages comme des images attendaient avec impatience qu'une histoire démarre. Certains espéraient entendre les combats épiques d'un grand guerrier, d'autres préféraient les récits de princesses et du prince charmant venu la délivrer ou d'autres encore la description de créatures fantastiques qu'ils rêvaient de voir un jour. Souvent munis d'une morale, les contes de l'homme faisaient souvent mouche. Et à défaut, faisaient passer le temps ce qui était somme toute ce que les adultes recherchaient, ayant amplement dépassé l'âge de se voir prodiguer des discours moralisateurs.
« Je vais vous conter ce soir l'histoire d'un stratège et philosophe de terres bien lointaines. Ce génie de notre époque oeuvrait pour un roi vertueux. Le souverain avait lancé une campagne au sud de ses terres et y avait donc envoyé son stratège, qu'il avait d'ailleurs nommé ministre pour l'occasion, afin que celui-ci coordonne les actions des armées. Car en effet au sud se trouvait... Des barbaaaaares ! »
L'homme avait insisté sur le dernier mot en levant les bras au dessus des enfants. Quelques un gémirent, d'autres reculèrent leur tête, ce qui l'amusa particulièrement. Les jeunes étaient toujours plus impressionnables que les adultes ! Il continua :
« La campagne militaire du sud était malheureusement difficile et coutait une fortune aux deux camps sans jamais parvenir à prendre le dessus sur l'autre. Un autre intellectuel dans les armées ennemies lui faisait face depuis bien longtemps. Personne ne doutait que le jour où l'un des deux mourrait, la balance pencherait nettement en faveur de l'autre.
Aussi le roi décida-t-il de rappeler son stratège jusqu'à lui afin qu'il coordonne les actions depuis une position plus sécurisée. Mais en route, celui-ci et son escorte réduite devaient s'arrêter dans une ville fortifiée afin d'y attendre des renforts pour terminer le voyage. Cette cité aux hauts remparts possédait des rues gigantesques ! Vingt hommes auraient pu se tenir la main pour relier les deux côtés ! Elle possédait une grande tour en son coeur depuis laquelle on pouvait observer très loin. C'était ici que le stratège avait décidé de s'installer.
Son rival avait eu vent de cette retraite avec une escorte faible et avait décidé de frapper un grand coup ! Réunissant une grande quantité de soldats, il avait contourné la zone de combat habituelle pour s'approcher énormément de la ville fortifiée. En temps normal, cette action n'aurait eut aucun intérêt car sa position géographique était loin d'être un tremplin d'assaut efficace. Mais en ce jour là , le rival voyait l'occasion de se débarrasser de sa Némésis ! »
Quelques enfants se regardèrent. L'un d'eux osa demander :
« C'est quoi un Némésis ? »
Amusé, le conteur laissa passer quelques secondes avant de répondre :
« Une Némésis, c'est le plus grand rival qu'il te sera donné de rencontrer dans ta vie. Malgré la différence qui vous oppose, vous avez une forme d'affection pour l'autre assez étrange et de l'admiration. Vos combats pour surpasser l'autre vous passionnent, comme si c'était la partie d'échec de ta vie. Ce qui départage d'ailleurs deux rivaux de ce genre est généralement la maladie ce qui est bien loin de la satisfaction d'une victoire loyale. Pour le survivant, la mort de l'autre n'est pas une consolation ou un refuge, mais la brûlure d'un regret sans espoir. »
Le regard de l'homme se voila, puis il reprit.
« Bref. Une grande armée menée par le rival approcha de la cité fortifiée et bien sûr du haut de sa tour, notre stratège les avait repérés. Mais la fuite aurait été pure folie ! Sans oublier que l'escorte n'était pas encore là ! La ville aurait pu tenir le siège quelques petits jours, mais la probabilité que les renforts arrivent était trop faible.
Habitués aux embuscades de l'autre, les deux stratèges s'observaient de loin avec leur longue vue. A n'en pas douter, celui en haut de sa tour allait perdre. Et pourtant ! Le stratège nargua le rival en buvant allègrement une coupe de vin en riant puis se mit à jouer paisiblement de la harpe alors que toutes les portes de la cité fortifiée s'ouvrirent. Les soldats de l'escorte avaient échangé leurs armes contre des balais, et nettoyaient nonchalamment les feuilles mortes qui étaient déposées sur les grandes rues. »
Un des enfants s'exclama spontanément :
« Mais il est bête ! »
Le conteur le reprit :
« Bête ? Pourquoi bête ! C'était un génie ! »
Une petite fille répondit au premier enfant :
« C'était un piège ! Il avait plein de soldats en fait ! »
Amusé, l'homme continua :
« C'est exactement ce que s'est dit le rival, alors qu'il savait que l'escorte de notre stratège était minuscule ! Et pourtant ! Un jour durant, le rival réfléchit, en proie à un terrible dilemme. C'était tellement simple ! Son ennemi de toujours se mettait à sa portée, entouré d'une poignée de soldats, laissait les portes de sa cité ouverte sans laisser un seul homme armé. Pire, il était nargué par la gaieté de la harpe et de la boisson ! Et cette information obtenue si simplement. Le rival était persuadé que cette embuscade lui couterait son imposante armée, levée pour l'occasion !
Et perdre cette armée équivaudrait à fragiliser le front principal de façon permanente, après quoi, peut être, il le cèderait face à notre stratège. Ce serait donc une victoire éclatante de celui-ci tandis que transi de honte, le rival devrait s'en retourner, vaincu définitivement par sa Némésis. Alors il décida de ne rien faire et battit en retraite après deux jours de campement tout près de la ville, et si près du but. Du haut de sa tour, le stratège observa son rival se retirer en s'éventant paisiblement, un sourire euphorique aux lèvres. Il venait de faire reculer une armée de plusieurs centaines de soldats avec seulement une poignée d'hommes armés d'un balai.
Les renforts arrivèrent et le stratège put rentrer auprès des siens, où il s'éteignit malheureusement quelques semaines plus tard d'une maladie. Une étoile dans le ciel s'était allumée. Ce génie avait rendu son âme aux puissances célestes. »
Un gamin du fond cria :
« Alors le rival il a gagné ? »
Le conteur garda le silence quelques secondes et conclut :
« Oh non... le rival avait bel et bien perdu. Il avait compris le subterfuge de son ennemi à la cité fortifiée avant qu'il ne disparaisse. Et il avait perdu avec sa mort la seule chance de rééquilibrer la balance. Dépité, et l'âme endolorie, le rival avait prié pour sa chère Némésis décédée pendant plusieurs mois chaque soir, louant son intelligence extraordinaire et ce coup de maître ! Et pour répondre à la question que vous vous posez tous... Non. »
Un adulte cette fois, répéta, sans comprendre :
« Non ? Non quoi ? »
«Non, le rival n'a pas attaqué le territoire du roi vertueux. Il a quitté les armées car la partie d'échec était terminée. Il n'avait que faire de manger des pions alors qu'il avait combattu de toute son âme le stratège. Alors, il a prit la route pour raconter cette histoire là parmi tant d'autres. Pour faire vivre la mémoire de cet adversaire de valeur, de cette intelligence supérieure, de cet ami de toute une vie.
Moralité les enfants, quand bien même la situation semble désespérée, soyez audacieux. Semer le doute chez l'ennemi est la meilleure façon de le surprendre. »
Le conteur sourit à son assistance sur cette conclusion puis tourna la tête vers une fenêtre pour observer une étoile qui brillait plus que les autres. Ce soir encore, il prierait pour son ami défunt et lui témoignerait une fois de plus tout son respect en resongeant à leurs plus belles batailles.
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