Le Fatalis par Shynn


Dans une ruelle d'un grand royaume, un attroupement réunissait une vingtaine de badauds de tout niveau social autour d'un vieil homme, assis sur quelques cageots de bois empilés. Il avait le visage marqué par le temps et une grand barbe touffue en contraste avec une maigreur affligeante. Cette homme était conteur, et voici ce qu'il contait :

" Fatalis, ainsi nomme-t-on le symbole annonciateur du déclin d'un empire comme d'une vie. Peu nombreux sont ceux qui peuvent aujourd'hui en parler car la mort les a emportés. Un corbeau, une épée brisée, un reflet étrange dans le miroir. Le Fatalis a toujours existé et rappelle même aux plus grands monarques qu'ils sont humains et que leur pouvoir est éphémère. Il apparait à ceux qui ont marqué de leur empreinte leur époque. Il annonce leur fin.

Il n'y a rien à faire lorsqu'on le voit. La chute est inévitable. Le temps est compté à l'échelle de l'existence de l'entité. Quelques jours pour un homme, quelques mois ou années pour un vieux royaume. Personne ne peut lui échapper. Il est implacable. "

L'homme s'arrêta alors après avoir insisté sur le dernier mot puis observa son assemblée pour voir si son petit effet était efficace. Il reprit soudainement, en plissant les yeux :

" Vous vous demandez surement comment je peux en parler. Si vous vous souvenez, je vous ai dis que le Fatalis pouvait apparaitre avant la fin d'un royaume. Mais je ne vous ai pas dis que le suzerain mourrait pour autant, bien que ce soit généralement le cas. Chaque territoire a des voisins envieux de pouvoir annexer de nouvelles régions pour leur gloire. Hé bien, je fus autrefois roi. Le roi d'un grand royaume ! "

Quelques éclats de rire arrêtèrent le conteur dans son discours mais il ne s'en offusqua pas et en sourit même, toujours assis.

" Oui ! J'ai été roi et j'ai vu le Fatalis ! C'était le soir d'une grande fête au royaume. Je tenais un banquet et je suis sorti me rafraîchir. Du haut de ma terrasse, j'observai ma capitale si puissante que quelques feux de joie éclairaient. Le ciel était assez dégagé, si bien que par endroit on pouvait apercevoir les étoiles briller de tout leur éclat. Seuls quelques nuages provenant des feux s'entassaient par endroit. Et puis je l'ai vu. Le Fatalis. "

Sur ce mot, il se leva soudainement, faisant face au peuple. Les yeux écarquillés pour appuyer ses propos en les habillant de gestes, il reprit :

" Les nuages formèrent un visage difficilement discernable dans la nuit. Et pourtant. Pourtant une poussée de flammes vint rougir le ciel et fit apparaitre le visage de la Bête ! Le Cornu me faisait face et on aurait dit que depuis le ciel, ses yeux étaient braqués sur moi ! Il me transperçait du regard ! Fasse à un tel signe, je ne pu que rester figer de peur ! Puis mon fils me tira le bras. Il était arrivé alors que mon regard était hypnotisé par la Bête ! C'est alors que le dernier soubresaut des flammes se fit, et étrangement, tous les feux s'éteignirent simultanément, plongeant dans une inquiétude pénombre mon royaume. Puis une brise se leva, emportant ce qu'il restait du visage fantomatique dans le ciel. Une brise glaciale pour l'époque chaude de la saison se leva. Et c'est comme ça que le Fatalis disparut. Pfiout ! "

Il agrémenta le "Pfiout" d'un geste de la main comme on chasse une mouche envahissante. Le conteur se tut quelques secondes avant de reprendre en faisant un tour d'horizon des personnes présentes :

" Le Fatalis s'était montré à moi et moi seul puis s'en était allé. C'est alors que j'ai baissé le regard vers mon jeune fils. Il voulait jouer... il voulait simplement jouer. Et j'ai accepté de quitter mes convives quelques instants pour jouer avec lui. Et nous avons joué. Nous avons joué toute la nuit. Je ne me suis jamais autant amusé... Le temps m'était peut être compté en tant qu'homme, peut être était-ce mon royaume. Bien sûr, vous avez la réponse face à vous aujourd'hui. Mon royaume est parti en fumée. Un de mes plus fidèles alliés montait une armée depuis bien longtemps. D'autres vassaux étaient au courant et devaient même lui fournir des ressources, je l'ignore. Et c'est ainsi que nous fument attaqués par surprise les jours suivants. Une révolte sans précédent. Le royaume a cédé. Le palais fut brûlé. Mais je me suis enfui. "

L'homme s'arrêta un instant, pensif. Sa lèvre inférieure tremblait et son regard semblait perdu.

" Je n'ai jamais revu mon fils. Un garçon adorable à la chevelure flamboyante et bavard comme tout. Jamais revu... Les flammes l'ont sans doute emporté... comme ma vie... "

Le vieux conteur releva ses yeux tristes vers les badauds et les chassa soudainement :

" Allez c'est terminé. Allez-vous-en ! Retournez retrouver votre famille tant que vous l'avez encore. Et faites attention... Le Fatalis apparait toujours quand on s'y attend le moins ! "

Quelques sourires se dessinèrent et certains lui jetèrent de quoi se faire un maigre repas pour les jours à venir. La foule se dissipa rapidement, chacun reprenant ses activités quotidiennes... sans même se douter qu'en ce jour, ils avaient était à quelques mètres d'un roi déchu...

 

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