L'Ordre des Protecteurs du Savoir. par Shawn


Je ne saurais dire le nom de ma famille, je ne le connais pas ou je ne m'en souviens pas...
Peu importe !
Je me souviens juste du grand feu de forge.
Du martèlement des marteaux, du métal étincelant qui irradiait de lueurs ensorcelantes pour l'enfant que j'étais.
Je me souviens aussi des grands coups de bottes que j'ai reçu dans le séant que m'adressait celui qui était mon père lorsque je m'approchais trop de la forge où des objets baignant dans la barrique d'eau qui crachaient des volutes de fumée colorées.

Puis la misère et le chagrin lorsqu'un vieil homme en robe grise est venu me trouver et m'a pris par la main pour me guider vers la chapelle voisine.
Je n'ai plus jamais revu mon paternel.
Il était mort, les membres déchirés, par une horde de Troll descendus des montagnes.
Les prêtres guerriers n'avaient retrouvé que son torse à demi calciné dans la forge.
C'est en ces termes que l'on m'a décrit la mort de mon père.

Pendant de longues années j'ai grandi dans la chapelle du Comté nord d'Isélia, m'appliquant à obéir aux ordres des religieux dont la vie austère ne m'inspirait guère.
Mais la teneur et la nature harassante des corvées que l'on me confiait me faisaient oublier peu à peu que je n'avais ni passé, ni avenir.
Je ne vivais qu'au jour le jour, balayant la chapelle, lustrant les cuivres avec de vieilles capes oubliées par les voyageurs, ayant sans doute retiré dix fois tous les ouvrages que contient la grande bibliothèque de la confrérie de leur étagère pour les épousseter un à un, les apporter à réparer au relieur ambulant qui passait régulièrement non loin d'Isélia.
Je menais une vie bien rangée et sans rêve d'un gosse de mon âge.

Mais le destin allait me rattraper...

C'était un hiver digne des pires hivers d'Isélia, disaient les vieux prêtres...

Je balayais une fois de plus le hall de la maison religieuse, chassant la poussière vers les trappes qui s'ouvraient sur la crypte de la chapelle, quand j'entendis soudainement, un cri dehors.
J'ai tout d'abord pensé au vent glacial qui s'infiltrait par les grands portes de la chapelle restées entrouvertes et devant lesquelles flottaient une lourde étoffe pourpre pour barrer le froid.
Mais au cri humain avaient répondu des cris de ce qui ressemblait à une meute de loups.

J'étais effrayé.

Les frères étaient partis en pèlerinage et il ne restait dans la bâtisse qu'un vieux prêtre sourd qui s'occupait des cloches, le bibliothécaire qui devait encore à cette heure passer du temps avec la cantinière pour je ne sais quelle raison.
Ah oui, et un étrange voyageur en armure qui avait déposé sa grande épée à deux mains dans l'entrée, agenouillé depuis des heures dans la grande nef.

Je n'ai pas hésité un instant.

Je me souviens avoir dressé mon balai d'effroi quand les cris de loups se sont rapprochés.
Puis tout s'était déchainé.
Une lueur étrange s'était élevée au dessus de ma tête dans un crépitement inquiétant.
Un rameau enflammé était tombé sur ma main...
Tandis que je découvrais paniqué, le balai que je portais en train de brûler, sans doute entré en contact avec la torche accrochée au mur.
J'étais un imbécile.
Mais un imbécile qui avait peur de la trempe promise par le père Isgur si jamais j'abimais le matériel du clergé que l'on me confiait.

Il me fallait éteindre immédiatement les rameaux en feu.
Tout, plutôt que la trempe cléricale du vieux curé en robe, qui me faisait plus peur que les versets du bréviaire de la Sainte Apocalypse, qu'il récitait matin et soir avec une voie d'oie perverse.

Je n'hésitais plus.

Je me ruais dehors, quitte à affronter les loups.
Mais les loups plutôt que le père Isgur et son martinet bardé de longues langues de cuir tressées et empesées de plomb.

C'est alors que le miracle qui allait changer ma vie se produisit.
Je me trouvais face à une enfant dont le bras était en sang, avec autour une dizaine de jeunes loups maigres et affamés dont les yeux brillaient d'une lueur mauvaise à la vue de mon balai enflammé.
J'eu un geste de recul, mon balais toujours levé.
Et dans ce mouvement de couardise, la flamme de celui ci embrasa le lourd rideau tendu devant la porte de la chapelle.
Une chaleur énorme s'abattit sur mes épaules en comprenant que cette fois j'allais vraiment déchaîner la fureur du Père Isgur, tandis que les feux d'enfer du rideau dispensaient aux alentours une clarté vivifiante.
Les loups hésitaient un instant puis prirent la fuite quand je me jetais sur les genoux, en pleurs, devant l'étendue de mes imprudences et de leurs conséquences.

J'allais brûler en enfer, aucun doute là dessus.

Et mes pires craintes se précisèrent quand je vis se dessiner au bout de la clairière le cortège des frères qui rentrait de pèlerinage avec un frère Isgur marchant en tête, blême, en voyant la porte de sa chapelle en flamme ; avec devant, une enfant blessée et son jeune apprenti portant dans les mains les restes d'un balai en cendre.

Je n'ai jamais oublié l'instant qui suivi.
Dans mon dos, je sentis une main apaisante se poser sur ma tête et toute peur ou crainte s'estomper.
C'était le voyageur en armure qui s'était approché.
Le feu n'était plus, l'étoffe avait été jetée à bas et continuait de brûler non loin dans la neige.
Et l'homme se tenait maintenant à mes côtés pour affronter le Père Isgur.

Selon les termes du voyageur, j'étais celui qui avait mis en fuite une horde de loups sauvage pour sauver une jeune fille.
J'avais pris la décision de risquer les biens matériels de l'Eglise pour sauver une brebis égarée.
Ce n'était pas une faute mais un acte d'une bravoure extrême pour un adolescent sans armes.

Peu de temps après, je repartais sur les chemins en compagnie de ce voyageur qui s'était présenté comme un paladin de l'ordre des protecteurs du savoir.
Le Père Isgur avait été envoyé dans un Hermitage des paluns.
Et depuis, je suivis un apprentissage dans l'ordre du paladin parallèlement à un retour à la source avec la force.

Mais ceci est une toute autre histoire.

 

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