Rêve brisé de l'enfant sans avenir. par Godescalc


Quelqu'un a sorti les chiens. Ils hurlent dehors. Mais cela m'importe peu, je ne les entends plus. Je pense... Je pense à sortir d'ici, m'enfuir loin et vivre, vivre enfin ! Mais alors je pense à elle... Si je m'enfuis lâchement, je la laisserai derrière avec lui et peut-être porterai-je ce remords toute ma vie. Car si je fais ce choix, il finira par la tuer.

Je suis rentré du cours de botanique, las comme tous les jours... Et depuis, comme tous les jours, je reste affalé sur ce lit miteux dans cette maison qui tombe en ruine à regarder les heures passer et me voler le temps... J'ai pas envie d'être jardinier. Je m'en fout de ce qu'ils disent, ils n'ont pas le droit de m'obliger ! Ce que j'aime moi, c'est construire des choses avec mes mains, je veux être un grand inventeur ! Je me rappelle de ce jour, j'étais encore tout jeune à l'époque, pas plus haut que trois pommes disait grand-père, quand je me suis faufilé dans l'atelier du vieux Mr Broque. C'est là que j'ai vu les plans de ses machines et tous les mécanismes qu'il avait mis au point ! J'en suis devenu fou et toutes les nuits depuis ce jour, j'en rêve. C'est là que j'ai vraiment vu pour la première fois ! C'est sûr, je veux devenir inventeur !

La porte claque bruyamment, faisant craquer la charpente de la maison. Il est rentré. Je me redresse, alerte et me pose sur mon flanc. Maman est dans la cuisine, elle préparait du ragoût pour accompagner les restes quand je suis passé par là en rentrant. C'est le silence, je n'aime pas ça... Je me lève et avance à pas feutrés vers la porte de ma chambre. Une boule me serre au creux des reins. Le plancher grince à peine sous mes pieds nus. Je pose mon oreille tout contre le bois, inquiet. Pas un bruit... Je veux partir d'ici !

J'ai à peine le temps de revenir à mon lit avec l'idée de prendre ma valise déjà prête depuis si longtemps sous celui-ci qu'une couche de poussière la recouvre entièrement, que des cris retentissent en bas. Je plaque les mains sur mes oreilles, une larme coule au coin de mon oeil, je peux plus supporter ça ! Cette fois je vais vraiment le faire, je vais quitter cette maison ! Je saute dans mes souliers, me jette sous mon lit et emporte ma valise. Je m'élance dans la cage à escalier et la dévale à toute vitesse alors que les cris se font de plus en plus forts ! J'entends des hurlements et des coups, je pleure toutes les larmes de mon corps en franchissant le hall. Je tourne la tête vers la droite et aperçois maman coincée dans un coin de la cuisine. Papa a les mains sur sa gorge, il hurle comme un dément ! Je m'arrête et le temps semble se figer... Il va la tuer.

Je lâche la valise et cours dans la remise à l'arrière de la maison. J'ai pas les clés, je brise un carreau pour entrer, m'ouvrant une large plaie dans le bras. J'ai pas le choix, je vais chercher l'arbalète contre le mur du fond ! C'est moi qui l'aie construite, je pensais jouer au tire à pipes à la foire du village avec papa. On avait dit qu'on monterait une station de jeu, c'était avant qu'il perde la tête à cause de l'alcool. Je retourne dans la maison en pleurant, presque titubant. Il avait dit qu'on irait à la pêche, il avait dit qu'il m'aiderait pour mes devoirs, il avait dit qu'il serait un bon père, qu'il arrêterait de crier sur maman, il avait promis ! Je me tiens devant lui, pointe l'arbalète dans sa direction, j'aurais jamais pensé qu'elle serait aussi lourde. Il a tout détruit. Je lui décoche une flèche dans le flanc. Maman tombe sur le sol, inanimée, son visage a pris une teinte violacée. Papa me regarde, agrafé sur le mur, horrifié et sans voix. Il semble tenter vainement de récupérer le sang qui coule abondamment de son ventre. Il a été un monstre et il le sait, il me regarde, comme s'il prenait soudain conscience de ce qu'il était en train de faire alors que j'étais dans ma chambre. Comme si il se rendait compte du mal qu'il nous a fait toute notre vie. Parfois je souhaitais même ne jamais être né pour ne pas subir ses accès de colère, je me disais que peut-être si je n'avais pas été là il n'aurait pas frappé maman comme il le faisait... Maintenant je le regarde sans ciller. Dans ses yeux je lis la douleur et la peur, autant que le remord et la requête d'un pardon que je n'ai pu lui offrir... Son regard se perd au loin, ses yeux se ferment lentement. Les gens de la milice vont venir. Je tombe en pleurs sur le sol. Tout est fini. Je ne serai jamais inventeur.

 

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